Wednesday, September 16, 2015

Galerie Monade Nomade

Friday, October 28, 2005

Art nomade

La chenille minérale sans organes.

Tunnel à la dérive que j'imaginais être un tuyau aux parois de suie, mes pensées se précipitent dans ce qui n’est qu’une rame de métro. L’actualité informationnelle s’insinue partout, sous forme d’affiches et taraude les esprits. Les peurs du bout du monde sont devenues réelles. Je me sens alors infime et dérisoire. Soudain des couleurs voilent ma vision sous forme de tags successifs à la vertigineuse aspiration. Ils sont abstractions opalescentes sur les parois d’un boyau à la noire sueur. La lumière des rames, comme un film « super huit » scande le rythme du chant « tag », Le monde moderne trépidant fait éruption dans les grottes de Lascaux. Hypnotisé et bercé par la houle de ferraille, la peur de finir dans un entonnoir suintant m’envahit. Je ne veux pas terminer ma course dans le sphincter de basse fosse qu’est un boyau métropolitain !

Me voici envahie par une peur sournoise et non raisonnée, une peur intrinsèque collée à mon âme. Cette peur voile la pureté, la vérité ou l’alethéia dans le même sens que l’immunitas : l’exonération, ou la non implication dans le destin et les obligations. Je ne suis donc pas immunisé contre l’épidémie informationnelle sociale et cela altère la monas
[1], cette substance simple c'est-à-dire le « sujet d’énergie ». Pourtant la peur vise à conserver le « sujet d’énergie » intact de toutes espèces de corruption. Mon sens des réalités serait-il en adéquation avec le monde ?

Il faut en convenir, j’ai donc peur de perdre l'immunité qu’offre la sublime unicité du vivant, un esprit, une idée directive. Une protection à laquelle je ne serais plus dépendant, une immortalité déchue. Je retourne au tout premier désarroi de l’enfance. Une strate sensitive est atteinte par éjection. Elle devient prétexte à défendre et préserver la forme pure quittée. Il faut qu’il y ait douleur pour que la séparation soit effective.

Ainsi l’oublie suggéré par la peur enfantine au moment de l’expulsion du ventre de notre mère, imprègne l’âme de son contraire : le besoin d’affirmation. La pureté est définitivement perdue, car apparaît une notion d’activation et d’inhibition un système immunitaire qui se met en place qui induit l’altérité, le vieillissement de toutes choses vivantes dans ce monde. Et d’un seul coup, le dissimulé, c’est à dire l’inconscient est poussé de force sur une autre strate, celle du manifeste confronté à de nouveaux espaces respirables. Je dois quitter ce métro !
L’expérience de l’atmosphère s’opère soudainement. Il va falloir que je me départisse de ma naïveté, de ce somnambulisme dans lequel je suis englué. Il faudra modeler mon âme en substance active. La connaissance semble être se remède qui pénètrera peu à peu l’entéléchie
[2] par l’appétition. L’appétit du savoir qui me permettra de rester éveiller. Il faut accepter l’innovation, concevoir la latence et l’altérité naturelle. Il me faut répondre aux questionnements posés par les nouvelles bases métaboliques que sont les altérités.
Dans cet état d’esprit je feuillette nerveusement, absent à la foule, les pages d’un ouvrage de Leibniz. Je rencontre ces quelques lignes :
- « Mais une âme ne peut lire en elle-même que ce qui y est représenté distinctement, car elle ne sauroit développer tout d’un coup tous ses replis, car ils sont à l’infini.
[3] »
Lorsque le plissement d’une âme tel un terrain glisse vers l’infini, ce qui est su de manière opaque ou implicite par l’Etre conscient, ne parviendra jamais à en un savoir entièrement explicite : le savoir idéal du domaine des dieux. Nous constatons qu’il est question ici de terrain. Le terrain de l’Etre conscient (introduire texte sur l’inconscient) qui résiste aux agents pathogènes du non savoir. Il me faut donc considérer la notion d’extériorité s’effectuant sur l’intériorité et étant un remède immunitaire face à l’altérité du non-savoir.
Cela est-t-il une invite à la croyance ?

Mais avant de sortir, j’éluderai cette question car il me faut fuir et subir le tunnel. L’odeur de la peur, dans cette rame de métro, est un subtil mélange d’effluves aseptisés, urinés, animalesques : un masque arboré qui révèle et cache l’homme primitif. La proie humaine ne doit pas apparaître à l’éventuel prédateur. Nous masquons ce qui pourrait révéler nos faiblesses; l'odeur de l'amour animal, du « Mal » léché qui doit se montrer accommodant vis à vis d’autrui ou du moins prendre contenance pour défendre son pain. L'odeur est animalité et dévoile l’intime. Les parfums artificiels oxydent la vie, et exhalent l’appartenance sociale. S’entrechoquent alors des particules atmosphériques aux essences subtiles qui sont l’expression des individus. Les humeurs du métropolitain ont ce fumet de détergents. Elles oblitèrent, mais en réalité elles ne cachent rien et se mêlent aux exhalaisons de chaude pisse, de parfum de bon marché, d'eau de toilette, sans la toilette intime, de cheveux mouillés ou gras et d’une vapeur acre alourdie de poussière de fer qui enserre les tempes et vous saisit la gorge, dans un courant d'air où flottent des miasmes de caoutchouc et de plastique brûlé. Alliages ferreux et plastiques sont les linceuls de nos cités, nos préoccupations y sont imprimées par voie publicitaire.

Sous un manteau aux senteurs de vieille armoire aux portes closes, d’une chaleur animale que l'on voudrait diaphane, la femme et l’homme gomment les parties les plus propices aux nuées odoriférantes d’aisselles, d’entre-cuisses, d’entre-orteils. Femme et homme cachent une atmosphère intime. Tout ceci cuirassé sous des tissus aussi chatoyants qu’ils dénoncent la malpropreté et la honte du corps. Les habits sont des forteresses, rien ne doit s'échapper de ces fibres, seul un semblant de parfum paradisiaque et entendu doit communiquer aux autres. Ces masques sont des incantations olfactives pour toucher les héros ou héroïnes en relation avec les dieux que sont les grandes « marques », véhiculées par les publicitaires : les nouveaux savoir sont des signes et logotypes. Ces derniers bornent notre vie et créent une aura de protection divine qui apportera reconnaissance, voir richesse et chance aux manques constitutifs de notre plénitude d'être. Les bouches de métro sont autant de lieux viciés d’où s’expulse la présence humaine et par ce fait acquièrent une identité métro : une affectation en rhizome, car elle est applicable en tous lieux publics.

Cette peur s’apparente à la sensation de faim, un pincement de ventre, une impatience qui se trouble de volonté patiente. L’attente commence avec le sentiment très puissant d’un manque. Je suis ici. Je laisse passer quelque chose d’important. Mais cette chose ne me traverse-t- elle pas, plutôt, sans que je puisse avoir une action sur elle. Voici une des spécificités du rhizome dont les racines sont organisées en réseaux et véhiculent partout le même message de croissance. Elles sont l’expression d’un phénomène qui se réalise sans moi. Assurément ce n’est pas ce que j’aurais espéré de mon destin. Alors je décidai, une fois, revenu à la surface, de prendre les jambes à mon cou. Furieux d’appartenir au peuple des chenilles, j’emprunte le macadam afin de m’extraire de la communauté.

Il est en mon souvenir la matité grise du bitume d’un chemin méditerranéen, le long duquel j’observais sous l’œil goguenard des passants, des chenilles processionnaires. Elles me révélèrent la difficile quête du « sens ». Il faut s’armer de patience pour suivre une telle procession aux détours inattendus. Les chenilles processionnaires n’ont pas de parcours réguliers et bornés pour optimiser leur déplacement comme le font avec efficacité les vers nommés néréites cambrensis (dont les traces fossiles datent de 545 Ma et 250 Ma)
[4]. Les néréites cambrensis se déplaçaient dans l’argile meuble à la recherche de nourriture, selon trois contraintes : la phobotaxie: qui interdit au ver de couper sa propre trajectoire ; la thigmotaxie à l'inverse qui l'oblige à rester proche de sa trajectoire ; la strophataxie qui est une propension à faire demi-tour de temps en temps. Les néréites cambrensis font penser aux sillons des cultivateurs. Cependant « l’activateur » des chenilles processionnaires du pin, semble être plus difficile à comprendre, du fait de l’imprécision de leurs parcours. Elles se suivent en colonnes interminables, seulement interrompus par un intrus ou le parcours aléatoire de la chenille de tête. Elles sont reliées à un fil de soie invisible déroulé par une femelle « guide ». Ce fil déroulé incite la suivante à faire de même et ainsi de suite... Le vrai sens de cette procession de nymphose se dirige du pin vers un lieu ensoleillé, un lieu de mutation incroyablement ardu à atteindre de par la cécité et le manque d’odorat des chenilles. Quand elles se sentent perdues, elles se replient sur elles-mêmes et cherchent un nouveau congénère afin de reprendre un convoi. Parfois chose amusante, elles entrecoupent leur propre procession dessinant un huit. Leur progression se fait alors en boucle perpétuelle. Mais le but caché à atteindre est l’enfouissement. Ainsi à l’abri sous dix à vingt centimètres de terre elles profiteront des chauds rayons de soleil pour tisser des cocons et devenir chrysalides puis se transmuer en de magnifiques papillons.

Les chenilles processionnaires nous font découvrir la complexe analyse des organisations animales segmentées. Les groupements d’espèces ressemblent à un rhizome relatif à certaines racines, à une meute que peuplent les rats, les hommes ou les loups. Un rhizome connecte des points indifférenciés, il crée des segments qui ne renvoient pas nécessairement à des segments de même nature car il y a évolution. Le rhizome ne se résume pas à l'unité, la monas
[5] ou à la chenille ni à la multiplicité comme les chenilles mises bout à bout. Le rhizome est fait de dimensions (la dimension d’être chenille) ou plutôt de directions mouvantes et de stratifications, mais aussi de lignes de fuite et de territorialisation : un devenir, en procession de nymphose, puis en chrysalide et pour finir en magnifique papillon. Un rhizome à la différence des arbres et de leurs racines, n'a pas de commencement ni de fin, il est toujours en errance vers un devenir. Même en changeant de nature une chenille processionnaire qui passe du stade de chrysalide à papillon reste d’une certaine manière toujours une chenille. Le rhizome (expliquer ce qu’est le rhizome) est un milieu, par lequel il pousse et déborde. Nous pouvons donc observer que les sens empruntés par la vie nous paraissent souvent enchevêtrer et obscurs en leurs buts. Des motifs qui nous sont étrangers guident les organismes vivants. Le « principe de mouvement » ou d’informations se transmuant en motifs, en bulbe. Un modèle formel d’organisation sociale, sous-tend toutes communautés.[6]

Une autre leçon distillée par la chenille processionnaire est la transmutation : son devenir. Les rames de métro s’apparentent à des processions d’acteurs qui outre le mouvement projectif dans l’espace sont habités par des transmutations à valeur mystique et aux buts restés voilés par les humeurs infinies des acteurs. Le phénomène « métro » est un corps tentaculaire, une dénaturation, une déterritorialisation, un recul de bornes et de limites, un vecteur qui active les mélanges et les transmutations. Le mythe de la victime et de l’assassin, du loup-garou et du vampire se dessine dans ces lieux, tout y est possible. Le monstre y prend forme comme un nœud de chenilles perdues ou d’un éventuel départ conçu dans l’esprit d’un homme pour une Croisière Jaune, à deux bras, montée sur chenillettes
[7]. Le métro est un corps sans organes, une nébuleuse d’où émanent des flux en mouvement. A tout moment les corps qui le composent, peuvent se disloquer et appartenir à une machine indéfinie ou devenir un animal-végétal. Tous les messages émis dans cet espace se veulent être rassurants. Mais ils sont des lignes de fuite ou de déterritorialisations. Ils sont autant de devenirs monstres, tels des « hommes-rats », « hommes-loups », « femmes-Printemps », « femmes-Galerie-Lafayette », concentrés en meutes ; une sorte d’intensité déterritorialisée qui change la nature humaine en multiplicité. D'une part, les multiplicités sont arborescentes, extensives, divisibles, organisables, unifiables, totalisables, molaires et, d'autre part, elles sont libidinales, inconscientes, moléculaires, intensives, qui ne varient pas sans entrer dans une autre multiplicité. En d’autre terme l’autre et pour nous d’importance si l’on veut changer.
Les multiplicités sont des particules, en substance des trous en devenir ; des involutions de la monade, d'après des lignes de fuites distinctes et enchevêtrées qui convergent vers un trou. Le trou n’est pas la négation d’un devenir. La castration, le manque, le substitut, l’absence, sont des particules de l'inconscient, non pas des unités, monades ou entéléchies, décrites par Freud. Les trous sont des productions de particules, des trajets, puis des réseaux. Des physiciens parlent du trou comme un accélérateur de particules et non comme absence de particules. Les trous sont constitués de particules qui ne se divisent pas sans changer de nature, de distances. Ils ne cessent pas de se faire et se défaire en communiquant, en passant les uns dans les autres à l'intérieur de seuils ou par delà ou en deçà, les éléments de ces dernières rentrent en relations avec des différences d’intensité et de quantité. Nous parlons de cette quête du trou, le désir névrotique des hommes de percer le secret du trou, le trou d'Eros et de Thanatos, ce trou sacré et redouté, l’enfouissement de l’être dans les limbes de l’inconnu. Pour ce faire il nous faut opérer une nouvelle naissance : quitter l’utérus et emprunter le grand sphincter constricteur et orbiculaire, d’expulsion.

- Puis coupes le cordon ombilical et quittes la procession et le trou !

Mon « devenir », la marge ou les bords à explorer consiste en une transmutation sous forme d’automate, dans le sens grec du terme au/to/smaw, un être qui a en lui-même le principe du mouvement et non un être qui se meut mécaniquement. Je veux entonner le chant archaïque du moindre « devenir » frémissant. Partir en voyage vers une île, comprendre les réseaux de communication du « Rhizome » et comme Robinson Crusoé découvrir les paysages de la connaissance qui engendre la Mort. Reprendre le chemin du sphincter d'expulsion à l’envers de la naissance. L’excitation, face à de nouveaux horizons, suffit à me rendre son visage supportable et moins infâme.
[1] LEIBNIZ. Monadologie. éd. Gallimard. Coll. Tel.
La monade est une substance simple, sans partie. Du grec, mona/j unité
[2] Terme d’Aristote : e/)ntelwj e)/xei, état d’achèvement, à l’état de perfection. L’entéléchie : substance simple comme une monade et l’âme.
[3] LEIBNIZ. ibid.
[4] Ma: million d’années
[5] Monade
[6] Les fractales
[7] La croisière Jaune : nom donné à la traversée de l’Asie centrale organisée par André Citroën. Suivant l’ancienne route de la Soie deux expéditions, l’une menée par George-Marie Hart et L. Audouin-Dubreuil partit de Beyrouth le 4 avril 1931. L’autre bras de l’expédition avec notamment le père Teilhard de Chardin partit de chine. Les branches de l’expédition, à caractères culturels et scientifique quelque peu militaire se rejoignirent en octobre dans le Xinjiang et rallièrent Pékin le 12 février 1932.